Le Systema et « l’armée secrète de Poutine »

En URSS, on pratiquait les arts martiaux dans le cercle des services de sécurité, dans le plus grand secret par rapport aux autres citoyens. Et même à cause du Karaté dans les années 80, un vétéran de ce sport, Valéry GOUSIEV, s’est retrouvé en prison…

L’asphalte humide reflète mollement la lumière des lampadaires des quais Fontanky à Saint-Pétersbourg. Le vieil immeuble est habillé d’échafaudages, c’est pourquoi il n’est pas si facile de distinguer la porte qui mène au club.

Fort heureusement, une lumière jaunâtre filtre de la fenêtre de l’entresol. On aperçoit une dizaine de silhouettes mouvantes à l’intérieur. Dans leurs mains, on peut distinguer de longs couteaux…

« Feu !» — aboie, dans le silence de la salle d’entraînement, un homme d’une cinquantaine d’années bien tassée, Andreï ROMANOV. Les couteaux se plantent dans le mur erratiquement : l’un droit comme un i, l’autre de traviole, l’autre encore n’atteignant pas sa cible et défonçant le plancher.

« On n’est pas là pour prendre la pose comme des gonzesses ! Vous avez une mission, alors remplissez-la ! »

On retire les couteaux du mur et du plancher ; on continue les exercices. ROMANOV fait travailler un groupe de débutants (4 petits jeunes et une gamine).

«Notre but, ce n’est pas d’apprendre à des gamins à lancer des couteaux. C’est un exercice pour se détendre, qui développe aussi la précision, déclare ROMANOV avant de se mettre à rire. En plus, les gamins trouvent ça intéressant ».

Le « Systema », art martial russe, attise vraiment l’intérêt. En 20 ans, il s’est étendu à beaucoup de pays, aussi bien aux USA qu’en Europe, même en Finlande.

C’est un style dans lequel on considère la technique de respiration comme primordiale, qui comprend aussi des touches de yoga et d’arts martiaux orientaux, pratiqués en Chine ou au Japon. Comme on le prêche dans les manuels de Systema, la technique de respiration améliore les résultats et aide à atteindre une vie meilleure. On dit qu’une bonne respiration permet de combattre les maladies, y compris le cancer.

L’idée fondatrice de ce style d’arts martiaux, c’est la maîtrise de la peur et de l’agressivité, mais également l’utilisation de techniques grâce auxquelles il est possible de vaincre un adversaire avec un minimum d’efforts. L’entraîneur, à titre d’exemple, sa main sur le cou de son opposant, sans mettre le poids de son corps dans la frappe. Le coup est brillant d’efficacité. Un bras pesant entre 5 et 8 kilos est une arme bien suffisante pour porter des coups d’une grande puissance.

En dehors des techniques de respiration et des frappes efficaces, les élèves apprennent aussi à supporter les coups et à les accepter sans avoir de tension dans les muscles.

Dans la salle le long du quai Fontanky, on pratique, sans aucun doute, l’école la plus représentée du Systema, celle que l’on appelle le « Systema Ryabko ». Son auteur : 56 ans, juriste du parquet et ancien officier de la Spetsnaz à la retraite, Mikhail RYABKO.

C’est justement la réputation quasi mystique de la Spetsnaz Russe qui est le slogan accrocheur qui attire vers le Systema : viens apprendre les secrets des troupes d’élite de la Russie !

Selon l’histoire que RYABKO donne à la presse, il a découvert le Systema dès l’enfance, parce qu’un membre de sa famille faisait partie des gardes du corps de Joseph STALINE en personne.

Les racines orientales du Systema se sont effacées, et ont été remplacées par une histoire Russe. On y retrouve les traditions slaves et monastiques orthodoxes, savamment mélangées avec la culture Cosaque. Dans l’apprentissage du Systema, la religion a aussi son rôle.

« Lorque quelqu’un rencontre des difficultés lors d’un exercice, je lui conseille de prier », explique ROMANOV.

« On obtient beaucoup de résultats avec la puissance des prières. Mais ce n’est pas un passage obligé. Les enfants, les bouddhistes ne sont pas forcés de prier, Inch’Allah !».

Ce type bien russe de club d’autodéfense a commencé à éveiller les soupçons de l’Ouest après l’annexion de la Crimée, particulièrement en Allemagne. L’hebdomadaire Focus a signalé en 2014 que les services secrets allemands considéraient ces clubs comme potentiellement dangereux.

Le journaliste allemand Boris REITSCHUSTER a publié un rapport l’an dernier, selon lequel les clubs de Systema représentent en réalité « l’armée secrète de Poutine » en dehors des frontières de la Russie. Au printemps 1987, encore en URSS, l’architecte et historien Dimitri KHMELNITSKY a publié un rapport selon lequel, dans les clubs, on retrouverait un grand nombre d’espions militaires russes du GRU (service central d’espionnage).

« Ils organisent des escouades militaires potentielles », a commenté KHMELNITSKY  à propos de cette situation au journal par internet EUobserver.

L’entraîneur Andreï ROMANOV a entendu souvent cette histoire d’armée secrète de Poutine. Ces discussions font naître, chez cet ancien pratiquant d’Aïkido, un immense sourire.

« Dans ce cas-là, l’Aïkido c’est l’antichambre secrète de l’Empereur du Japon.» Et les Dans et les ceintures sont des médailles secrètes pour services rendus…

« Et le Mölkky ! C’est très populaire comme jeu en ce moment à Saint Pétersbourg. Ce serait né en Russie, parti en Finlande, et revenu en Russie où on y joue désormais selon les règles finlandaises. Vous pensez que là aussi, il y a une « armée secrète » qui se cache ? On vit tous ensemble, dans le même monde, et tout se développe sur le principe de l’échange. »

ROMANOV est un bon exemple de l’expansion internationale du Systema :  il l’a découvert en Grande-Bretagne, où il a travaillé dix ans comme instructeur d’Aïkido.

«Un de mes élèves d’Aïkido m’a demandé pourquoi je ne pratiquais pas le Systema. Je lui ai répondu que, bien sûr, je savais ce que c’était, mais qu’il ne me semblait pas qu’on puisse appeler ça une école à part entière d’arts martiaux. Un beau jour, j’ai décidé d’essayer, et j’ai compris que j’allais tourner la page sur ma pratique de l’Aïkido, et qu’une nouvelle histoire, totalement différente, commençait. C’est comme si j’avais jeté un œil dans le trou d’une serrure. Chaque année j’apprends quelque chose de nouveau. »

L’attrait du Systema, vraisemblablement, est lié au fait qu’il s’agisse d’un art martial syncrétique qui n’est pas écrasé sous le poids des traditions. En dehors du couteau, pendant les cours, on utilise le sabre, la Nagaïka cosaque (jetez un œil sur notre prochain article à ce sujet !) ou tout ce qui peut tomber sous la main.

Ou bien, comme l’explique ROMANOV : « Si je me fais attaquer, je ne sais pas à l’avance ce que je vais faire. Tout dépend de la situation. »

L’entraînement avec les couteaux touche à sa fin. Dans la salle, on voit entrer un groupe de 7 personnes : des hommes, des femmes, et le plus jeune des participants étant un garçon de 12 ans.

Des gens avec des niveaux de préparation différents s’entraînent ensemble. En Systema, il n’y a pas de compétitions et on ne distribue aucune ceinture comme signe distinctif de maîtrise.

Pour s’échauffer, tout le monde se déplace en cercle et fait des exercices respiratoires. La respiration ralentit : à chaque tour, on retient davantage sa respiration. Les T-shirts s’imbibent de sueur.

« Je pratique le Systema depuis 7 ans déjà. C’est tout simplement le meilleur des arts martiaux, explique Natalya MARTCHENKO. J’en suis certaine, parce que j’ai tout essayé, en commençant par le karaté et en terminant par le yoga. On trouve beaucoup de choses en commun avec les autres arts martiaux, mais en Systema, c’est beaucoup plus solide. »

MARTCHENKO raconte que, pour elle, le côté idéologique, le patriotisme et les traditions cosaques sont importants.
Le coût des cours sur 6 mois représentent 12 000 roubles (NDLR : environ 175 €). Pour la Russie, ça représente beaucoup d’argent. Mais MARTCHENKO a de la chance qu’à Saint Pétersbourg, presque tous les types d’arts martiaux soient disponibles.

C’était différent à l’époque soviétique : les arts martiaux, depuis le début des années 1920, étaient un cheveu sur la soupe pour le régime. Tout d’abord, on les considérait comme des instruments de guerre et de défense de l’état, on les développait secrètement, à l’écart des sociétés internationale et nationale. C’est pourquoi les histoires comme quoi le Systema était et est encore utilisé par la Spetsnaz sont tout à fait plausibles.

Après son cours de lancer de couteau, Vassili JOULAVSKY, 10 ans, raconte qu’il s’est intéressé à ce type d’arts martiaux par hasard.

« Un jour, je suis passé à côté de la salle et j’ai vu des enfants lancer des couteaux. Moi aussi, j’en ai eu envie. »

Bogdan ANDREANOV, 9 ans, raconte que c’est son père qui lui a conseillé de venir pratiquer.

« C’est un type de sport exceptionnel, il donne la possibilité de se défendre et de défendre ses sœurs », explique son père, Timour ANDREANOV.

 » On a essayé le Sambo et le Judo, mais de tels sortes d’arts martiaux où on utilise les armes, comme le Systema, il n’y en a pas des masses. »

Timour ANDREANOV apprécie également la composante religieuse présente dans ce type de sport. Selon lui, c’est un « gros plus ».

Cinq ans de réclusion pour avoir pratiqué le karaté : en URSS, les pratiquants d’arts martiaux étaient suivis de près.

Nous sommes dans une salle d’entraînement située à l’Est du centre de Moscou, dans laquelle 4 adultes apprennent des techniques de Wuchu.

L’entraîneur, Valéry GOUSIEV peut lever la jambe à hauteur de tête, faire le grand écart et prendre des postures complexes de yoga. Dans le même temps, il aboie des ordres à ceux qui prennent des cours avec lui. Difficile de croire qu’il va bientôt avoir 67 ans.

« Je n’ai jamais cessé de pratiquer, explique-t-il pour justifier son excellente forme physique. La grande majorité de mes anciens camarades, avec qui j’ai fait mes débuts, se sont laissé pousser d’énormes bides, ont le nez rouge, travaillent pour l’état et volent du pognon ».

GOUSIEV fait partie de ces russes qui pratiquaient les arts martiaux dans les années 60. Une brève période de « dégel » en URSS a correspondu avec l’arrivée du judo dans les rangs des sports olympiques. A la même époque est apparue sa version russe, le sambo.

Dans le même temps, on a commencé à s’intéresser aux autres merveilles orientales, et dans les années 1970 le karaté a connu un essor très important. En 1978 a été créée la Fédération de Karaté, mais elle n’a vécu que 3 ans : les services de sécurité du KGB ont jeté un froid chez les amateurs d’arts martiaux, et c’est alors qu’ont commencé les enquêtes pour « pratique illégale du karaté ».

En 1984, le Comité Sportif d’URSS a officiellement, par la voie d’un oukaz, interdit purement et simplement le karaté. L’interdiction durera 5 ans.

GOUSIEV a été arrêté en 1982 à l’aéroport de Riga pour détention illégale d’une épée. Il a écopé de 5 ans de réclusion pour détention d’arme illégale et organisation illégale de cours de karaté.
Circonstance aggravante : l’accusé, chaque mois, se mettait dans la poche illégalement 7 roubles ! (soit, environ, 10 % du salaire moyen de l’époque…)

En plus de GOUSIEV, en accord avec cet oukaz, ont été jugés, a minima, deux autres amateurs de cet art martial. Lors du jugement de GOUSIEV, on a fait venir près de 30 de ses élèves, qui avaient témoigné contre lui lors de l’enquête préalable. Tous sans exception ont réfuté leur témoignage, mais ça n’a pas ému le juge pour autant.

L’un des élèves a fait la démonstration d’un exercice respiratoire qu’il avait appris lors d’un cours de Wushu de GOUSIEV. Le spécialiste nommé par le tribunal a affirmé en le voyant, sans l’ombre d’un doute, « c’est du karaté »……..

On ne peut qu’imaginer les raisons de cette chasse aux karatékas lors des dernières années d’existence de l’URSS. L’une des solutions peut être que le pouvoir en place était très inquiet de l’importance que commençait à prendre la délinquance, et de la renaissance du crime organisé.

Selon les mots de GOUSIEV, la criminalité en URSS au début des années 1980 a réellement augmenté, bien qu’aucune information à ce sujet n’ait pu filtré vers l’Ouest.

« Il n’y avait pas de karatékas parmi les bandits. Seulement des boxeurs et des lutteurs, mais principalement ceux qui avait arrêté de pratiquer activement le sport ou qui avaient arrêté totalement.».

GOUSIEV estime que l’enseignement du karaté n’était plus sous contrôle des autorités.

« Dans les fondements idéologiques liés aux motifs de mon jugement, on disait que j’avais créé des groupes capables de s’opposer au régime en place. Il ne manquait plus qu’on m’accuse d’être un espion à la solde du Pakistan… »

L’hypothèse que le Systema ou un autre type d’arts martiaux soit d’origine russe ancienne fait bien rire GOUSIEV.

« C’est une affirmation fallacieuse. Toutes les techniques d’arts martiaux se basent sur une philosophie, une vision du monde et des recherches anatomiques qui n’existaient pas chez nous. Les arts martiaux se sont développés dans les pays où il était interdit de posséder des armes. Et chez nous, jusqu’en 1917, les gens pouvaient librement porter une arme ».

NDLR : ça, c’est l’avis personnel de GOUSIEV… et vous, qu’en pensez-vous ?

 

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